• L'Art du Combat

      Me revoilà pour un nouvel article à but éducatif... Et comme promis dans le précédent, qui a connu un franc succès, celui-ci traitera de l'art de combattre au Moyen Âge.

      D'aucun s'imagine déjà les hordes médiévales se jetant sans pitié les unes sur les autres, dans l'espoir de fracasser quelques crânes ou de broyer quelques côtes. Inutile de dire que cela ne tient que du cliché...

      La véritable science du combat va apparaître avec le développement soudain des armes, lié aux nouvelles techniques de forge (principalement à partir du Moyen Âge Classique - XIème siècle). Si les maîtres d'armes existaient alors depuis déjà bien longtemps (les Antiques en avaient déjà, évidemment), leur travail était assez restreint, car l'on ne comptait encore que peu d'armes et, malgré toutes les recherches, celles-ci demeuraient assez simples. Prenons en exemple le glaive qui, des milliers d'années durant, est resté immuable tant chez les Grecs que chez les Romains, et ne connaîtra pas de véritable évolution avant le IXème siècle, où il deviendra l'épée que l'on connaît. Bien sûr, je résume ici la chose assez brièvement et m'en excuse auprès des passionnés d'Antiquité ! L'apparition de la chevalerie en tant qu'élite guerrière va également renforcer l'éducation martiale, les chevaliers étant désireux de faire honneur à leur réputation en cherchant à être les plus grands combattants possibles sur tous les plans. Malgré tout, on n'a trouvé jusqu'ici que très peu de traces d'une étude approfondie du combat tout au long du Moyen Âge, si bien que les rares dont on dispose tiennent presque toutes de sa fin (XIV-XVème siècles). Cependant, il serait absurde d'affirmer qu'il n'existait pas de maîtrise d'armes avant cette période. 

     

     I - De l'Art d'Escremir 

      Lorsque l'on pense au combat médiéval, on se représente constamment ces deux chevaliers vêtus d'un harnois rutilant se livrant un fier duel à l'épée... Et c'est justement par l'escrime que l'on va commencer.
      L'escrime européenne médiévale souffre d'une très mauvaise réputation. Connue pour être brutale et dénuée de toute subtilité, cette discipline est en réalité l'un des arts martiaux les plus fins et les plus élégants qui soient.

    Escrime à l'épée courte avec un bocle.

      L'escrime est un art martial désignant aujourd'hui le combat à l'épée. Mais en ancien français, le terme désigne tout combat à l'arme blanche, et concerne donc également les dagues, les haches, etc... Toutefois, nous nous en tiendrons à son sens moderne. Elle est donc pratiquée par les chevaliers, qui sont les seuls à être en droit de se ceindre d'une épée (qui, rappelons-le, est l'arme caractéristique de la noblesse et est très rare). Cette discipline se distingue en deux catégories : l'escrime courtoise et l'escrime guerrière. La première est pratiquée dans le cadre de tournois, entre "amis", ou bien dans celui d'un réglement de compte, tandis que la seconde, comme son nom l'indique, est prévue pour être mortelle afin d'être utilisée sur le champ de bataille.

      On distingue deux grandes écoles dans cette discipline : l'allemande et l'italienne. Toutes deux ont bon nombre de points communs, mais elles divergent çà et là. En effet, les Teutons préfèrent n'utiliser que leur brand mélangé à des prises de luttes (le ringen, voir le IV), tandis que les épéistes de la Botte n'hésitent pas à utiliser quelques techniques moins nobles telles que el couppo in delli rustoni (ou le bien aimé "coup dans les roustons"). À cela s'ajoutent les disciplines d'autres pays, notamment celle de France, cependant elles n'ont pas été, de ce que l'on sait pour l'instant, aussi poussées que chez leurs voisins.

      L'art de combattre à l'épée est une discipline extrêmement complexe et demande une finesse et une précision certaines, si bien que l'entraînement d'un chevalier dans ce domaine commence à l'âge de 7 ans. On est effectivement bien loin de l'image vulgaire et violente que l'on en a pourtant. Voici, pour vous donner un exemple, une vidéo d'Anton Kohutovic, un maître d'armes Slovaque détenteur de plusieurs trophées et pratiquant l'escrime courtoise... Observez la splendeur et la rapidité des gestes. À ce propos, un mouvement d'escrime a une vitesse se situant entre 900 et 1000km/h, ce qui en fait le sport le plus rapide après le tir à la carabine.

      Pour remporter un combat, il faut suivre plusieurs règles. La première, et la plus importante : semper motus - toujours en mouvement. Il faut constamment être en train de bouger, afin de maintenir son corps prêt à réagir et de déstabiliser l'ennemi. La seconde règle : optima defension impetum est - la meilleure défense est l'attaque. Chaque fois qu'un combattant pare une attaque, il doit être en mesure de riposter aussitôt, et sa parade elle-même doit être une attaque ! Imaginez seulement la vivacité d'esprit et la coordination qu'il faut pour pratiquer cette discipline...

      Je vous entends déjà murmurer que c'est facile comme ça, mais qu'avec une armure cela doit changer la donne. Eh bien non : les chevaliers étaient parfaitement entraînés à cela et connaissaient les défauts d'équipement, notamment les parties que le harnois ne peut pas protéger (aisselles, coudes, genoux). Ainsi, il ne faut que quelques secondes pour neutraliser son adversaire. L'armure étant faite sur mesure pour son porteur, elle ne le gêne presque nullement dans ses mouvements. Voici une vidéo montrant, d'ailleurs, différents mouvements effectués avec une armure de plate complète de la fin du XVème siècle, ainsi qu'un combat.

       À quelques exceptions près, aucun des escrimeurs n'est gêné pour se mouvoir.

     

    II - Mestres d'arnoys

      Le terme de maître d'armes, désignant un professeur spécialisé dans le combat, apparaît sans doute aux alentours du XIIème siècle. En 1292, Paris recense sept éducateurs (les "mestres d'arnoys") de ce type dans son enceinte, ce qui indique qu'ils sont déjà populaires à cette période. Leur enseignement est a priori réservé à la noblesse.

      Au XIVème siècle, un premier grand nom apparaît dans ce milieu très fermé : celui de Johannes Liechtenauer, chevalier allemand passionné par le combat. Cet Impérial passe très vite pour être le plus compétent en la matière de son temps, si bien  qu'il en devient presque un mythe. L'Histoire dit de lui qu'il a voyagé dans toute l'Europe pour apprendre les techniques de tout pays afin d'atteindre la perfection de l'escrime... On mentionne d'ailleurs son nom dans les cahiers de plusieurs cours plus ou moins importantes.

      Les travaux de Liechtenauer ont été tels qu'on pourrait les qualifier de cultes comme on le ferait de nos jours avec un film ou une série, si bien qu'ils ont suscité tous l'engouement de ceux qui l'ont suivi. Sigmund Ringeck, Hans Talhoffer... nombreux sont ceux qui ont repris et agrémenté son œuvre, jusqu'à fonder, au XVème siècle, la Société de Liechtenauer (Liechtenauers Gesellschaft), et son nom était empreint de prestige, à tel point que l'escrime médiévale historique est couramment appelée Discipline de Liechtenauer, ou simplement "la Discipline".

     Ci-dessous, voici la publicité d'une école d'escrime médiévale historique, principalement allemande. Je vous laisse admirer la beauté, la grâce des mouvements.

     

    III - En garde !

      Les gestes d'escrime sont nombreux et complexes, et chacune a son utilité. On trouve tout d'abord les gardes, qui sont des positions d'entrée de combat mais qui deviennent, au cours du duel, des mouvements à part entière.

      Par exemple, on trouve la garde du toit, ou du faucon, où l'on tient sa lame en diagonale, la pointe vers le ciel (favorite des Allemands, qui commencent leurs duels dessus). S'ensuit la couronne, droite, vers le ciel, qui passe pour avoir été celle des chevaliers français. À l'inverse du faucon se trouve le serpent, ou la charrue, pointe vers le sol, en arrière, comme si l'épée était enfourraillée ; celle-ci est la technique préférée des Italiens. On en trouve une multitude d'autres, telles que le fou (pointe vers le sol en avant), le bœuf (fusée au-dessus de sa tête, garde à l'horizontale, pointe vers l'avant), la dame (lame tenue parallèle à soi, dans son dos, pointe vers le sol), la reine (lame tenue à l'horizontale, perpendiculaire à soi, dans sa nuque, pointe vers la gauche), et bien d'autres...

    Illustration du manuscrit de Hans Talhoffer, maître d'armes allemand du XVème siècle

      Il existe d'autres positions moins connues. Sur l'illustration ci-dessus, qui nous vient du Codex Talhoffer (un Fechtbuch - manuel d'escrime - du XVème siècle), on peut voir deux combattants tenant des épées longues (à deux mains) avec la dextre sur le manche et la senestre sur la lame. Au cas où vous vous poseriez la question : oui, les lames sont affûtées et extrêmement tranchantes. Pourtant, ils peuvent parfaitement les tenir... C'est un phénomène physique très simple : tant que le fil ne glisse pas, il ne coupe pas (essayez chez vous, avec un couteau bien aiguisé et un steak très tendre, et appuyez bêtement sur la viande sans que la lame glisse : je vous souhaite bien du courage pour le couper).

      Ce principe très simple va permettre d'employer ce que l'on appelle donc la demi-épée, à savoir tenir sa lame d'une main par la fusée, d'une autre par le fer. Elle offre différente possibilités, notamment celle de frapper avec le pommeau, ce qui s'avère presque aussi efficace qu'une masse d'armes (et permet ainsi de passer une armure de plaque, par exemple), ou encore de faire de nouveaux crochetages avec la garde. Pour résumer, l'escrime à l'épée est bien plus complexe qu'il n'y paraît. D'ailleurs, quiconque essaie de se battre à l'épée sans en connaître son maniement n'a aucune chance de parvenir à quoique ce soit, car il s'agit d'une discipline bien trop complexe.

     

    IV - La lutte médiévale

      Les Allemands, dans leur perfectionnisme martial, ont développé une lutte qui a l'intérêt d'être rapide et efficace, et elle a pour nom le ringen - auquel nous devons l'appellation du ring aujourd'hui dans les sports de combat tels que la boxe. Simple, brève et redoutable, elle a pour objectif de vaincre l'adversaire à mains nues en un maximum de trois gestes. Voici une vidéo de démonstration par la SwArta :

     

    V - Les autres armes

      Si l'épée est de très loin l'arme la plus étudiée de toutes, les autres objets du ratelier ne sont pas en reste. Je ne vous cache pas que j'ignore tous les noms des techniques qui y sont liées, alors je me contente de vous montrer une énième vidéo de qualité, présentant le combat avec différentes armes en civil (vêtements simples) et en militaire (armure complète), le tout dans des costumes du milieu du XVème siècle.

      Évidemment, toutes ces armes ne sont pas communes durant tout le Moyen Âge, mais cela n'a pour but que de vous montrer la diversité du combat, et surtout briser cette image erronée d'ultraviolence irréfléchie.

      De nos jours, ces disciplines sont largement ignorées, pour ne pas dire bafouées. Les Européens ont tendance à oublier leur passé, en particulier médiéval, si bien que ces arts martiaux ne sont, pour la plupart, pas reconnus dans les différents pays où on les pratique. Toutefois, il existe toujours des clubs pratiquant ce que l'on appelle les A.M.H.E. (Arts Martiaux Historiques Européens), et des tournois ont couramment lieu çà et là de par le globe. Par exemple, chaque année se tient la Battle of Nations (Bataille des Nations), tournoi d'escrime en armure opposant les équipes (parfaitement historiques) de nombreux pays. Toutefois, la plupart des combattants qui y vont n'ont pas de véritables connaissances en matière de combat et ne sont que des grosses brutes... Mais bon, il y a sûrement eu de ça sur les champs de bataille, alors...

      Je concluerai sur ces quelques vers rédigés par Herr Johannes Liechtenauer dans son introduction :

    Jeune chevalier, avant d'apprendre à te battre, apprends à honorer les dames,
    Ainsi tu seras un homme d'honneur ; et pourras pratiquer les armes et leur art
    et tout cela t'élèvera et te glorifiera dans la bataille.

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 4 Septembre 2013 à 21:47

    Article très intéressant. Il est vrai que ces techniques de combats médiévaux sont méconnues et elles sont utiles pour essayer de rester fidèle dans son roman.

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