• Prologue

    Prologue
    DECREMENTI

    Non Est Deus

      « Wer mët tiufell jëht nî úrlœst wyrt. »

      Tels étaient les mots que traçait la plume de corbeau à la pointe trempée d'encre de galle, semblable à une lame ensanglantée peu après qu'elle eut quitté les entrailles de sa victime. Cette arme curieuse virevoltait sur le parchemin, entre les doigts noircis de Hasbrin von Pein, quint comte du domaine des Pein, en l'ouest de la Saxe.

       Perdu au sein d'un chaos silencieux, l'esprit rongé par un mal plus grand qu'on ne put l'imaginer, il avait enfin eu le courage de coucher en un codex cette histoire que personne – outre les dieux – ne connaissait. L'affaire n'était pas aisée : il lui fallait taire les hurlements terribles qui hantaient ses pensées, fantômes surgissant en hordes des recoins si sombres de son esprit, qu'aucun flambeau ne pût en percer les ténèbres saisissantes.

       Chaque jour le rapprochait de l'Enfer avec lequel il avait pactisé, chaque seconde lui semblait le grain de plomb d'un sablier démoniaque qui fît trembler le monde à sa chute, toujours plus leste qu'avant. De cela il était pleinement conscient, ainsi cherchait-il par où commencer le récit.

       Ses souvenirs étaient d'une clarté parfaite, tant qu'il put décrire avec précision des scènes que tout autre eût oubliées – mais là ne se trouvait la difficulté véritable de l'exercice. En inscrivant ce qu'il avait en tête, il devait avant tout combattre les horreurs tapies au fond de lui et icelui qui devint son plus terrible ennemi : lui-même.

       Mais il se faisait vieux, désormais. Les rides fissuraient son visage et sa peau prenait une teinte blafarde, comme s'il se changeait en marbre. Sous le chaperon rouge vin, son crâne dégarni et parsemé de taches s'agitait de petits mouvements saccadés. Son œil droit hésitait tout autant, tandis que son œil gauche révulsé avait été figé par les ans. Ses lèvres sèches étaient blanchâtres et gercées, et quant au reste de sa maudite face, on eut dit celle d'un mort, pâle, froide et squelettique.

       Il n'était plus capable de lutter et se savait perdant face à son fatal ennemi auquel il se donna pitoyablement en une époque qu'il regrettait.

       Longtemps aveuglé par cet ami à l'intelligence qu'aucun homme ne pouvait égaler, sa part d'humanité, survivante à la guerre innommable qui faisait rage en lui, se réveilla en un sursaut apeuré lorsqu'une lumière balaya l'ombre de sa mémoire.

       C'est ainsi qu'il prit la plume et l'employa pour une ultime riposte face aux assauts inébranlables des spectres vomissant leur dégoût. Il savait pertinemment que cette réponse n'allait avoir le moindre effet contre sa folie : ce ne serait que l'allègement d'un fardeau insoutenable. Peut-être que, ce poids supprimé, il pourrait prendre fuite, se lancer dans une course perdue d'avance contre ses assaillants, battant en retraite dans le simple but de retarder ce qu'ils désiraient. Aussi espérait-il que ce récit eût une chance d'accéder à la célébrité, afin que nul ne fît l'erreur qu'il commit dix ans plus tôt.

       Il s'agissait d'un vœu testamentaire, car la seule issue de cette confrontation était sa mort. Probablement que son conte, s'il obtenait le moindre succès, eût été assimilé à une idiote fabulation, au mieux à une légende hérétique. Il se doutait bien que le codex ne connaîtrait que le néant des flammes pour ses expressions sataniques. Mais il fallait essayer.

      De violents maux lui montèrent au crâne – c'était Lui. Il venait de comprendre ce qu'envisageait le pauvre homme et Il voulait anéantir ce commencement. Hasbrin trembla devant le grand lutrin et le feu de la torche qui éclairait l'obscurité vacilla. Le comte lâcha la plume de corbeau et une tache d'encre salit son support. Il porta ses mains à son visage, puis le frotta et le frappa en réponse à la douleur. La voix du Maître, aux échos irréels, retentit dans son être comme la cloche d'une église infernale.

       — Déchire, brûle le parchemin ! Déverse l'encre !

      Le corps de Hasbrin fut pris de convulsions soudaines, saisit la corne d'encre et la jeta.

       — Non, répondit-il en se contrôlant.

       Il parlait à une chose invisible et inaudible et cela lui arrivait fréquemment – si bien que nombreux étaient ceux qui le prenaient pour fou.

      — Renverse l'écritoire, tu ne fais que te mentir.
     
    — Non, répéta-t-il.

      Soudain, il sentit son sang bouillir dans ses veines et un spasme terrible agita ses bras, qui soulevèrent le meuble de bois. Tout le matériel de calligraphie tomba sur le sol de pierre. La corne d'encre déversa son contenu sur le parchemin.

      — Par le Sang Dieu, tu me manipules, dit Hasbrin, haletant, d'une voix fatiguée.
      — Non, regarde par toi-même : tu ne fais qu'obéir à ton cœur. Tu occultes ta foi en inventant ta propre vérité qui n'est que mensonges. Tu me dois la vie et tout ce que tu possèdes.
      — Silence ! Je n'ai qu'à recommencer.

       Il se précipita pour ramasser le matériel et redresser le lutrin, puis lâcha prise, souffrant d'une nouvelle migraine surnaturelle.

       — Tu ne me laisses le choix.

       Contre sa volonté, Hasbrin saisit le canivet et le porta aux doigts de sa main droite pour les couper. La lame affûtée du couteau s'enfonça dans la chair de l'auriculaire et le comte poussa un cri de douleur. Mais il parvint à se redresser et à jeter l'objet. Un filet de chair retenait le doigt coupé au reste de la main et, dans un élan de colère, il l'arracha de lui-même et le jeta contre le mur, gémissant de douleur.

       — Tu es à moi.
      — Silence...
      — Tu ne peux rien contre moi.
      — SILENCE ! hurla-t-il avec hystérie, si fort que le château entier en trembla.

       Son démon poussa un rire cruel et le laissa dans un calme morbide. Un serviteur du domaine accourut, son arrivée annoncée par le bruit de ses pas.

       — Messire ! s'exclama-t-il en se penchant. J'ai craint pour votre vie, j'ai cru que quelque tueur s'était glissé jusqu'à vous pour vous saigner.
      — Que nenni, tout va bien. Je me suis endormi et ai fait un mauvais rêve.
      — Sire, votre main, remarqua le valet en pointant du menton le moignon ensanglanté du comte.
      — N'aie crainte, tout va pour le mieux.
      — Je vais quérir de l'aide, reposez-vous.
      — Non, coupa Hasbrin von Pein. Si tu veux m'être utile, va me chercher du tissu pour bander la blessure et apporte-moi de l'encre et du parchemin.

       Le domestique s'exécuta sans mot dire.
       Lorsque tout fut rétabli, Hasbrin s'assit à nouveau face à l'écritoire et trempa de nouveau la plume de corbeau dans la corne.

       — Sire, puis-je vous poser une question ?
      — Je t'en prie, Ludwig.
      — Qu'êtes-vous en train d'écrire à une heure si tardive ?
      — Un roman, une sorte de fable.
      — Un conte chevaleresque, comme celui de Parzival ?
      — Plus ou moins, oui... Un roman de chevalerie où le chevalier n'est vertueux, non plus héroïque et où le mal l'emporte sur le bien.

       Le valet ne sut quoi répondre et attendit, debout auprès de son seigneur. Icelui reprit la plume posée près de la corne d'encre et s'apprêta à reprendre son œuvre.

      — Tu peux disposer, Ludwig, dit-il sourdement.

       Le serviteur fit une rapide révérence et alla jusqu'à la lourde porte de bois. Au moment où il s'apprêtait à la refermer, le comte l’interpella de nouveau.

      — Ludwig ?

       Le domestique rouvrit la porte.

       — Messire ?
       — Puis-je te poser une question ?
      — Sire, vous êtes le seigneur et moi le valet, n'êtes donc contraint de me demander une telle autorisa...
      — Puis-je te poser une question ?

      Ludwig marqua une pause.

      — Bien sûr.
      — As-tu peur de moi ? Comment me considères-tu ?
      — Je vous crains et vous respecte comme l'on se doit de craindre et de respecter le Seigneur.
      — Non, Ludwig ; il s'agit là d'une réponse de valet. Je ne m'adresse à toi en tant que comte mais en tant qu'homme, en tant que fils d'Adam. Je veux que tu me répondes comme tel, en toute honnêteté. Nulle crainte, parle-moi franchement.
      — Eh bien, messire...
      — Hasbrin.
      — Oui... Hasbrin, vous m'effrayez comme vous me fascinez. Vous me paraissez être un grand homme mais ne tombez pas dans l'orgueil. Je suis heureux d'être votre serviteur, quoique, je dois l'avouer, ces nuits où vous criez de démence ou les étranges événements comme icelui que nous vivons me terrifient tant au moins que le Diable.
      — Merci, Ludwig. Maintenant vient ma vraie question : serais-tu prêt à garder un secret qui m'est trop lourd et insupportable, si bien que j'ai besoin de quelqu'un à qui le confier ?

       Le serviteur resta silencieux, incapable de répondre.

       « Tant pis. Nous verrons plus tard. Dis-moi, à quand remonte le grand massacre ?
      — Dimanche premier mars, messire, murmura-t-il. À la minuit...
      — Et quel jour sommes-nous ?
      — Le sept juin.

       Le sire de Pein réfléchit, puis il congédia son serviteur.
      Huit mois et vingt-huit jours.
       Ce dernier, de sa plume, réécrivit : wer mët tiufell jëht nî úrlœst wyrt.

     

     _____

    Wer mët tiufell jëht nî úrlœst wyrt : Qui convoye avecques Diable onques sera rédempté.